Récit de Stéphane

Nous arrivons, frère Abel, Fabien et moi, en Guadeloupe le 3 février 2020 en soirée ; le lendemain, nous retrouvons le bateau au chantier de Petit Bourg, où il a passé une année « au sec » sur ses béquilles, sous des trombes d’eau et un soleil ardent. Il fait pitié à voir tant il a souffert. Le climat est rude pour les bateaux bois : il a vieilli 6 fois plus vite ici que s’il était resté en Bretagne en plein air. Nous nous mettons au travail dès le jour suivant en commençant par des matinées pour nous adapter aux conditions climatiques.

Les gens ici ne sont pas stressés, et prennent le temps de vivre, contrairement au mode de vie métropolitain qui, vu d’ici, semble pure folie. L’homme qui, ici, manifeste une suractivité fait tache et est à envoyer à l’asile. La plupart des locaux sont souriants et bienveillants. Ça change de chez nous où c’est vraiment la misère. Nous sommes bienvenus et notre couleur de peau est simplement à assumer sans complexe. Le passé esclavagiste est toujours présent, c’est une cicatrice en arrière-plan mais la réalité est plus complexe et on peut vivre ici que c’est d’avantage la « profitation » qui alimente cette folie. Et là, point n’est question de couleur.

Au début du séjour, nous nous accordons une journée de repos et de détente le dimanche. Février est la période du Carnaval.

Courant février, nous avons rejoint Frank Phazian de l’association Nou La Osi et son équipe féminine de « Saintoise » et avons goûté à la navigation sur une Saintoise avec eux. Ce fut un moment très riche de joie et de fraternité. Frank remercie les esclavagistes d’avoir envoyé ses ancêtres sur cette merveilleuse île, plutôt que d’être né en Afrique où on crève la dalle.

Nous sommes également allés lui rendre visite à Kazabrok dans sa recyclerie au Raizet.

Entre de grosses averses inhabituelles pour la saison, il nous faut un mois pour mener à bien les travaux de ponçage, nettoyage intérieur et extérieur, résine, peinture, et vernis, mais aussi pour mâter et démâter, tester les voiles, sans oublier l’intervention de Stéphane, électronicien de chez « Fred Marine », qui a revu toute l’installation électrique et posé un nouveau régulateur de panneau solaire, permettant de délester le bateau des 2 batteries de secours.

Kenny, guadeloupéen et bras droit de François, le patron du chantier, nous prête, comme il nous l’a proposé, le gros outillage : ponceuse, compresseur, pistolet, masque chimique…

Nous mettons le bateau à l’eau le 6 mars, le lendemain de l’arrivée en Guadeloupe, d’Adrienne et de frère Eric.
Prêt depuis quelques jours, Sterenn est posé à l’aide d’un Fenwick sur une remorque ; seule la quille est en contact avec celle-ci. Des sangles judicieusement placées, par Kenny et François, assurent la stabilité ; c’est un peu surprenant mais ils connaissent leur boulot, et nous leur faisons confiance.

Arrivés à Goyave, sur la cale, remorque et bateau sont mis à l’eau ensemble et nous attendons que Sterenn flotte pour le désolidariser de la remorque qui est ensuite tractée hors de l’eau. Ouf ! Tout se passe bien.

Il nous faut ensuite remonter en bateau vers Petit Bourg pour le mâtage et pour préparer la navigation, car un quai est indispensable pour mâter à la main, et il n’y en a pas à Goyave. La seule possibilité est de gagner Petit Bourg avec notre petit moteur de 3,5 chevaux, qui, pour nous, vient d’être révisé.

François nous propose de nous remorquer mais nous choisissons d’y aller par nos propres moyens. Frère Abel, peu confiant en ce moteur, me demande, en cas d’urgence, de noter le numéro de téléphone de François, ce que je ne fais pas, et tout s’enchaîne… Le bateau n’est pas encore mâté et notre seul moyen de propulsion est un moteur peu fiable.

Nous nous apercevons rapidement que le moteur marche très mal : il a des ratés, n’a aucune puissance, et à un mile de la côte, il cale. Sans un recours possible à François, cela me plonge dans l’insécurité ; il y a des récifs partout, un vent contraire et des courants dans tous les sens. La pression de l’instant est telle que j’exécute maladroitement les ordres. Bousculé par la situation, j’apprends néanmoins les subtilités de fonctionnement du moteur.

Après plusieurs tentatives, le Yamaha repart, le circuit de refroidissement est bouché depuis le début. Nous essayons de gagner du terrain, de manière à ce que lorsque le moteur cale, ou pourrait caler, le courant ne nous précipite pas sur les hauts fonds. Dès que possible, avant que le moteur ne chauffe trop, frère Abel l’arrête et nous dérivons avec le vent ; cela nous fait progresser évidemment en dehors des passes mais c’est la seule façon de faire. Et sitôt que le moteur a un peu refroidi, frère Abel le relance.

Je prends enfin le temps d’appeler Fabien et lui demande le numéro de téléphone de François.

Le danger est toujours là : la barrière de corail est menaçante… En essayant de déboucher le circuit de refroidissement avec un trombone, j’ai les doigts brûlés par la vapeur qui sort du circuit.

Adrienne nous dira plus tard : « Pendant ce temps, nous nous retrouvons avec Eric et Fabien, sur le quai du port de Petit Bourg. Ne voyant rien venir, nous retournons au port puis à la plage de Goyave. C’est à ce moment-là que nous recevons le coup de fil de Stéphane. Fabien appelle François pour savoir s’il a des nouvelles. François et Kenny, sans nouvelles, décident d’aller sur le point le plus haut de Petit Bourg, voir s’ils aperçoivent le bateau, et nous donnent rendez-vous sur le chantier. En homme responsable, voyant notre angoisse, François nous demande si nous voulons faire intervenir la société de sauvetage (SNSM). Nous lui demandons s’il ne peut pas mettre l’un de ses zodiacs à l’eau. Il nous répond oui, et très efficacement, avec Kenny, il prépare un zodiac qu’ils mettent à l’eau à Goyave, et propose à Fabien de l’accompagner. Ils sillonnent toute la zone, pensant que le bateau avait peut-être atterri dans la mangrove, mais ils ne voient rien. Ils poussent alors jusqu’au port de Petit Bourg et voient le bateau arrivé à quai ; l’équipage semble tranquille ».

Le moteur redémarre et nous le faisons vrombir plusieurs fois au point mort puis en embrayant, ce qui finit par déboucher le circuit de refroidissement.

Le vent nous pousse maintenant vers Petit Bourg ; il n’y a plus de coraux à fleur d’eau, nous avons atteint la passe d’entrée du futur complexe portuaire de Petit Bourg. Quelques minutes plus tard, François et Fabien arrivent et nous retrouvent amarrés tranquillement au ponton.

Nous cherchons un mécano pour régler le moteur et c’est par l’intermédiaire de Philippe, notre propriétaire, que Jacques, ancien mécanicien de la marine marchande, intervient avec succès. Quelques jours plus tard, le moteur est paré pour un départ prévu le vendredi 13.

A partir de ce jour-là, je passe mes nuits à bord car l’endroit n’est pas très sûr et il y a déjà eu des vols sur d’autres bateaux…

Nous attendons un jour sans vent pour mâter, aidés de frère Eric, mettre en place les voiles, armer et avitailler le bateau.

Frère Abel est impatient de reprendre la mer et avec le vent de Sud qui souffle depuis quelques jours, nous prévoyons de nous rapprocher de la Dominique, en gagnant d’abord Marie-Galante. Changement de programme, le jour du départ, le vent s’est mis à l’Est ce qui est parfait pour naviguer directement vers la Dominique où nous mouillons dans la baie de Portsmouth après 11 heures de navigation.

L’île volcanique de la Dominique est magnifique ; elle est parsemée d’habitations et de petits villages multicolores où le reggae rythme les jours et les nuits…
Le lendemain de notre arrivée, nous nous déclarons aux douanes et payons le service à des fonctionnaires qui sont tout, sauf au service ! Dépouillés de notre monnaie car nous avons payé le tarif week-end : 6 fois le prix en semaine, et après avoir trouvé le moyen d’envoyer un mail, nous déjeunons pour une somme modique dans une gargote très sympa tenue par deux sœurs. Les femmes se débrouillent ici, souvent toutes seules…

Nous regagnons le bateau à la nage et préparons la journée du lendemain, orientée vers la découverte pédestre du côté au vent de l’île (côte Nord-Est), où se trouve la réserve des anciens Indiens Caraïbes.
Comme c’est un dimanche, il n’y a pas de transport en commun ; nous faisons du stop… et ça marche ! Dans la journée, une vingtaine de véhicules s’arrêtent pour nous permettre de faire l’aller-retour, soit une centaine de kms.
Se retrouver dans la benne d’un 4×4, parfois au milieu de déchets ou de légumes, est un vrai plaisir, loin des interdits du continent !

Ici, il y a une apparence de liberté chez les habitants, mais hormis la noblesse d’un tenancier de café, descendant d’Indiens, nous croisons beaucoup de personnes intéressées par notre porte-monnaie… La civilisation est passée par là ! La Dominique que frère Abel a connue il y a 40 ans, n’est plus qu’un souvenir. Elle est devenue un pays « syphilisé », et même l’exploration de la rivière indienne avec notre canoë, est source de revenus ; nous devons payer un guide et verser en plus une somme au gouvernement pour la remonter.

Heureusement, je ne quitte pas Portsmouth avec cette amertume car nous rencontrons sur son bateau, Maxime, français, qui, à l’âge de 5 ans, vivait déjà sur l’eau avec ses parents : une quarantaine d’années, et des histoires plein la tête, adepte de la culture rasta et proche dans le cœur de Bob Marley, il participe à la fondation d’une nouvelle société basée sur l’amour, l’échange et la simplicité. Il nous conte une partie de sa vie et de sa quête, et nous exprime son profond respect pour Wilma, sa compagne qui vit dans la réserve indienne. Leur amour nous donne du baume au cœur.
Il nous raconte : « lors d’une navigation, une grosse dépression menaçante se profilait devant nous ; grâce à la présence et la confiance de Wilma, toujours heureuse et joyeuse, le grain nous évita au dernier moment ». Selon Maxime, Wilma est tellement en paix, qu’elle apaise les tempêtes.

Cela me conforte sur la décision de frère Abel de faire le retour à Sein en solitaire avec Sterenn, car je sais qu’il vit des choses semblables.

Nous quittons Portsmouth pour continuer notre voyage vers le Sud et explorer la côte sous le vent ; 10 miles avant Roseau, nous mouillons devant une plage relativement abritée et remontons une rivière avec l’annexe. Là, nous rencontrons des personnes au visage fermé et peu accueillant : nous ne nous sentons pas les bienvenus. La population est très pauvre et pour eux, nous sommes des milliardaires désœuvrés…

Après deux jours, nous décidons de revenir aux Saintes, au Sud de la Guadeloupe, à Terre de Bas. Le petit paradis que frère Abel m’avait longuement décrit, est devenu presque hostile : les habitants ont peur que nous leur apportions le virus. Nous apprenons progressivement ce qui se passe et certains d’entre eux nous font comprendre que notre présence n’est pas souhaitée.

Nous ne pouvons pas rencontrer le maire, M. Emmanuel Duval, qui, après le 1er tour des élections, est en ballotage. Il souhaite le bonheur de l’île et de ses habitants ; il s’emploie depuis des années à préserver l’authenticité du lieu tout en souhaitant qu’un tourisme raisonnable et écologique se développe. Son ancienne adjointe l’attaque de manière virulente et quelque peu déloyale. Sur les panneaux où figurent les trois candidats qui se présentent, l’affiche de M. Duval a été arrachée ; ici comme ailleurs, les coups bas en politique sont la règle !

Pour frère Abel, l’appel de la mer se fait de plus en plus fort et il est attristé que notre société s’acharne à considérer le coronavirus comme un ennemi à abattre, et comme le dit justement Luc Stevenel, il n’a pas l’intention de nuire : « un virus n’est ni bon, ni mauvais, il veut simplement croître et se multiplier ». A nous d’apprendre à ne pas en avoir besoin.

Après deux jours passés dans l’abri assez venté… de l’anse Fidelin, nous décidons de rejoindre la côte Ouest de la Guadeloupe pour nous rapprocher d’Adrienne et de Eric et Fabien.

Arrivés le 22 à Petite Anse, nous restons quelques jours dans cette très belle crique et prenons la mesure de la pandémie… avec son cortège d’interdictions et de contrôles. La navigation et l’accès à toutes les îles sont interdits, de même que nager au-delà de quinze mètres du bateau !

Fabien remplace frère Abel pendant quelques jours sur le bateau, pour tenter de régler les instruments de bord qui dysfonctionnent, avec le ballet des forces de l’ordre qui surveillent la plage ! Un jour, en à peine une heure, nous voyons arriver la police municipale, la gendarmerie, ensuite un hélico de la gendarmerie juste au-dessus des bateaux, puis un drone inquisiteur… !

Adrienne vient nous chercher et nous laissons Sterenn au mouillage à Petite Anse sous la surveillance de marins voisins, Madeleine et Georges, deux jeunes retraités qui vivent avec bonheur sur leur bateau depuis 18 ans, et avec qui nous sommes en contact.
Nous retournons à Petit Bourg rejoindre frère Abel, en attendant que le confinement s’assouplisse.

Mon vol retour, et celui de Fabien, sont annulés ; nous restons donc en « semi-liberté » dans notre location, sous le regard bienveillant de Philippe et de Marie-Denise. Il y a pire comme confinement !

Stéphane, assisté de son secrétaire, Fabien.