Récit de frère Abel

Je viens d’arriver vendredi 3 Juillet 2020 à Sein, en solitaire, des Antilles avec mon Muscadet dériveur lesté, Sterenn, un petit voilier de 6,40m.

Parti de Petite Anse en Guadeloupe le 20 Avril 2020, puis de St Martin aux Antilles le 25 Avril j’ai commencé à toucher les vents d’Ouest espérés le 3 Mai, il me reste alors 1600 nautical miles (3000 kms) pour rallier les Açores.

Ce jour là, un dernier paille en queue, bien fatigué, vient me voir. Un dernier au revoir de la part des Antilles et, le temps permettant, un premier repas chaud depuis le 25 Avril.

Départ de Petite-Anse

Merci à Jean-Marc et Sophie, Sailing Zébulon 

Le 14 Mai, heureusement j’étais de veille à côté de la barre, j’ai failli éperonner un bébé cachalot d’une tonne environ, le même poids que mon bateau. Sa maman était en plongée profonde pour s’empiffrer d’un bon gros calmar, avant de remonter donner le sein à son petit deux ou trois heures plus tard. Incapable de suivre sa maman à de telles profondeurs, le petit attendait en se prélassant en surface, se dorant au beau soleil de cet après-midi. J’ai eu juste le temps de défaire les drosses du régulateur d’allure, de donner un grand coup de barre, et je suis passé à 3 ou 4 mètres de lui. Ouf, j’aurais eu bien du mal à me pardonner la mort de ce petit mammifère.

Samedi 16 Mai vers 21h le baromètre baisse fort, « Jean du Sud », mon régulateur d’allure, n’arrive plus à barrer. Je passe cette nuit terrible à la barre à essayer d’inventer des stratagèmes qui fonctionnent 10 minutes. Dans la nuit, le baromètre a chuté de 9 millibars, force 9, c’est beaucoup pour un si petit bateau. J’arrive à changer le Dimanche 17 au matin, au prix de mille acrobaties, le Solent à l’avant, contre un minuscule et solide Tourmentin. Je ne mets quasiment jamais de brassière ni de harnais, à l’instar du grand Tabarly, je juge cet attirail dangereux en solitaire, le tout branché sur la ligne de vie se prend dans tes pieds, tu t’emmêles et ce n’est vraiment pas le moment de se retrouver ficelé comme un saucisson. Pourtant, là, j’ai capelé mon harnais pour me rassurer un peu. Le baro a encore chuté de 3 millibars en une heure et demie.
J’ai essayé de mettre cap au sud. Impossible de tenir quelque cap que ce soit. La mer va dans tous les sens, les vents aussi. Je suis trop fatigué.

Lundi 18 Mai, toujours en fuite. En haut du mât, la fixation du hauban tribord a lâché. La cosse du hauban est gentiment posée sur la barre de flèche tribord. Je suis au milieu de la traversée, juste entre Antilles et Açores. Heureusement, j’étais babord amure, sinon le mât se serait brisé. Réparation de fortune avec la drisse de spi : le mât est pris maintenant sur tribord 60 centimètres plus bas, et c’est sur une petite poulie Harken bien mignarde que repose maintenant le sort du bateau et de son capitaine.
Je suis condamné à demeurer absolument babord amure et pour cela à suivre le vent. Tantôt cap au Nord, au Sud, à l’Est ou à l’Ouest. Durant trois jours, cap à l’Est vers les Açores, chic ! Puis une heure de calme plat, et ensuite un vent d’Est fort qui me ramène vers les Antilles durant trois jours encore, proche du lieu où je m’étais réjoui de faire une bonne route vers les Açores six jours auparavant. La réserve d’eau diminue sérieusement.

40 jours exactement de St Martin à Horta, en la suite de ce pèlerinage pour la paix, à rencontrer les descendants des poilus qui se sont battus pour notre liberté, au Maroc, en Mauritanie, au Sénégal, aux Antilles, à raconter aux enfants des écoles en Casamance et en Guadeloupe ce qu’était cette guerre et la stupidité de toutes les guerres, à commencer par nos conflits intérieurs… à essayer d’utiliser au mieux les vents : 40 jours de misère et de gloire.
40 jours à communier avec tous ces morts pour la France, pour la grande Allemagne, pour le « Filékistan libre ».
40 jours durs et magnifiques.

Cette année à Horta, beaucoup d’avaries, de bateaux démâtés bien que solides et de bonne taille, de vents instables et variés, tant en force qu’en direction. Je me dis que je m’en suis pas si mal sorti pour un invalide à 100% de 74 ans qui a bien du mal à tenir sur ses jambes.

Cette mini longue route a été réalisée pour inciter des jeunes et moins jeunes du monde entier qui fréquentent le monastère laïc du Gai-rire, à avoir foi en l’avenir de l’homme, foi en la vie et en le Soi qui est au-delà du petit moi humain. Cette foi est nécessaire à l’équilibre de chacun et de la société.

C’est cette foi qui donne le courage d’édifier une vie réussie.

Quand, sur le chemin des Dames, la féminité intériorisée prendra la direction de notre humanité, « on baissera les armes pour que les enfants dorment. »

Quelques jours à Horta passés en quarantaine encore à recoudre mes voiles, à réparer le panneau de descente dans le roof démoli par une énorme vague et autres bricolages. A réparer le moteur, grâce à l’aide de Carlito… 

Un moteur qui me lâche régulièrement depuis 2 ans que je l’ai acheté… Et qui refusera encore de démarrer à l’arrivée à Sein, avec un vent debout juste à l’entrée du port, après une traversée de 16 jours agrémentés de vents de 35 à 40 noeuds.

Sterenn à l'échouage à l'île de Sein avec ses béquilles prend un repos bien mérité

Sterenn est donc arrivé à l’île de Sein le 3 Juillet 2020 après 40 + 16 jours de mer.

Sterenn a été labellisé en tant que « Bateau d’Intérêt Patrimonial » en 2018, dans le cadre des activités de l’Association « Hisse et Aime » et de l’Association « A Votre Santé », au service de personnes en recherche de sens.